Elevage à l’herbe et rentabilité
Dans le cadre du voyage annuel de l’Académie Regenacterre, nous avons eu la chance de visiter l‘exploitation de Kévin, située à Vitry.
Le système est en pleine transition, passant d’un cheptel Charolais historique vers un troupeau Aubrac, avec un objectif de doublement de l’effectif pour atteindre 600 têtes d’ici 2029. L’exploitation se caractérise par une recherche d’autonomie maximale et une réduction drastique des charges opérationnelles, s’appuyant sur un système herbagé extensif géré seul (avec l’aide ponctuelle du père).
Challenges pédologiques et adaptation du système
Le parcellaire est marqué par une hydromorphie omniprésente et des risques d’inondation fréquents.
Face aux échecs répétés en grandes cultures (colza, orge, blé) dus aux crues, l’éleveur a choisi de convertir systématiquement ces terres en prairies permanentes, l’herbe étant la culture la plus résiliente après le retrait des eaux.
La ferme se divise en trois zones : une vallée sur fond de gravier inondable, des versants argileux en pente et un plateau limoneux hydromorphe.
Dans ce contexte pédologique, L’agriculteur préfère “des vaches et de l’herbe” plutôt que de subir les pertes économiques liées aux cultures noyées l’hiver ou au printemps.
Sélection génétique et conduite du troupeau
La stratégie d’élevage repose sur la rusticité et la facilité de conduite.
Kévin utilise des taureaux Aubrac sur sa base Charolaise pour transformer le troupeau par absorption vers de l’Aubrac évitant ainsi l’achat de femelles coûteuses et parfois décevantes sur le marché.
Les vaches vêlent en plein air entre octobre et en mars, le vêlage dehors améliore l’hygiène (absence de pathogènes des bâtiments, moins de problèmes de cordon) et favorise l’instinct maternel.
La fertilité et l’aptitude au vêlage sans aide sont les critères de réforme prioritaires. Toute vache nécessitant une intervention ou perdant son veau est sortie de la reproduction. L’éleveur expérimente actuellement de faire vêler les génisses à 24 mois afin de réduire le nombre d’animaux improductifs.
Son objectif est également de viser des vaches de 700 kg maximum pour augmenter le chargement à l’hectare, car les besoins d’entretien sont proportionnels au poids vif.
Pâturage Tournant Dynamique (PTD) et gestion de l’herbe
Le système repose sur une gestion fine de la ressource herbagère. Les parcelles sont donc découpées en couloirs (souvent 40 m de large) avec des changements de paddocks toutes les 24 à 48 heures.
L’éleveur met ses animaux dans les parcelles à 3 000 kg MS/ha et les ressort à 1 000 kg MS/ha (résiduels). Cette technique de pâturage tournant dynamique a permis d’augmenter la production d’herbe de 20 à 30 % et la production animale de 30 % par rapport au pâturage continu.
Infrastructures et investissements structurants
La gestion de l’eau est un point critique de l’exploitation. L’eau est pompée par panneaux solaires dans les rivières et distribuée via un réseau de tuyaux PE enterrés à 60-80 cm pour garder l’eau fraîche l’été (favorisant l’abreuvement) et hors gel l’hiver.
Pour la contention des animaux, l’éleveur a investi dans une cage Clipex pour assurer sa sécurité lors des manipulations (prophylaxies, échographies), indispensable pour gérer seul un si grand effectif.
En ce qui concerne le stockage et l’énergie, un nouveau bâtiment de 1 000 m² (950 000 € d’investissement total) a été construit pour le stockage et le triage des grains bio. Il intègre 250 kW de photovoltaïque avec des contrats signés en 2024 à 12,8 cts/kWh, générant environ 40 000 € de chiffre d’affaires annuel pour amortir l’infrastructure.
Repères économiques et techniques de l’exploitation
L’exploitation produit entre 240 et 250 kg de carcasse par hectare d’herbe. Le système est rentable dès 3,50 €/kg de carcasse, mais bénéficie actuellement de cours stabilisés autour de 7 €/kg.
Au niveau de ses charges, ce modèle est très économe en intrants ; peu d’azote, pas de désinfection, pas d’achat d’aliments). Elles sont donc réduites au minimum.
En ce qui concerne l’équipement nécessaire pour la mise en place du pâturage tournant dynamique, Kévin évalue l’équipement complet d’une parcelle (eau et clôtures) à environ 1 000 €/ha, amortissable sur le long terme.
Conclusion
La visite de l’élevage de Vitry met en lumière un système de production bovin bas intrants extrêmement cohérent face aux contraintes du milieu (hydromorphie). En misant sur la génétique rustique, le pâturage tournant dynamique et des investissements structurants dans l’eau et l’énergie solaire, l’exploitant sécurise sa rentabilité tout en simplifiant sa charge de travail quotidienne. C’est un modèle de résilience où la maîtrise technique du pâturage remplace la dépendance aux intrants extérieurs et à la mécanisation lourde.